Gérard Titus-Carmel : Suite Grünewald

Publié le par Antonins

La chronique d'Olivier Cena 

Lorsque que je visitai pour la première fois le musée d'Unterlinden, à Colmar, la gardienne de la salle conservant le célèbre Retable d'Issenheim, peint au début du XVIe siècle par Matthias Grünewald, me conseilla de revenir à une autre saison car, me dit-elle, selon la température de la pièce les couleurs de la Crucifixion changent légèrement - les bleus deviennent verts, chuchota-t-elle en rosissant, comme s'il s'agissait là d'un grand secret à elle seule révélé. En vérité, les variations chromatiques s'expliquent par les propriétés chimiques des pigments, mais elles conservent quand même cette petite part de magie qui fit naître et depuis entretient la passion de l'employée du musée.

Le Retable d'Issenheim est un objet merveilleux. Jadis, la représentation du Christ portant sur son corps les marques du « feu de Saint-Antoine » consolait les malades atteints de cette peste causée par l'ergot de seigle ; aujourd'hui, il enchante.


Mais il ne livre pas tous ses mystères - pourquoi cet étonnant vrillage du montant de la croix, par exemple ? Il se peut même que le Retable fonctionne comme un parcours initiatique - beaucoup le pensent et cherchent dans ses moindres détails la trace d'un symbole qui viendrait, cinq siècles plus tard, éclairer notre présent. Bien que son regard sur l'oeuvre soit avant tout celui d'un artiste, le peintre français Gérard Titus-Carmel est peut-être de ceux-là, car sa lecture de la Crucifixion et le commentaire plastique qu'il en fait aident à notre initiation. Cent quarante-neuf dessins et un grand diptyque peint, réalisés entre 1994 et 1996, et depuis jamais montrés, analysent le tableau par parties (le Christ ; à sa droite Jean soutenant Marie et Marie Madeleine agenouillée ; à sa gauche Jean-Baptiste) et s'arrêtent sur des détails, certains plus évidents (les mains) que d'autres (le vase fermé près de Marie Madeleine).


Exposé chronologiquement, l'ensemble se présente comme une suite, ou plutôt une fugue, puisque Titus-Carmel ne traite pas un élément après l'autre de l'oeuvre, mais au contraire ne cesse de revenir sur ces éléments, de les réanalyser, de les dessiner au crayon, à l'encre en noir et blanc ou en couleur, de passer d'une copie très réaliste à une schématisation proche de l'abstraction, bref, de multiplier les interprétations de la partition de Grünewald. Ainsi naît parfois une oeuvre véritable, d'une autre oeuvre, et du risque que prend l'artiste de la comprendre. Car il y a quelque péril à se confronter à l'un des plus célèbres tableaux du monde et, par conséquent, beaucoup de bonheur pour le spectateur à contempler les variations sur les mains, à se questionner sur la forme matricielle que prennent celles de Marie, à se laisser porter par l'élégance et la virtuosité du peintre.


Quant au tableau, il dit d'une manière très poétique, elliptique, l'essentiel de l'oeuvre. Du Christ ne subsistent qu'une cage thoracique et le contour d'une forme oblongue ; Marie Madeleine est une silhouette douloureuse ; Jean est une ombre soutenant Marie ; le corps abstrait et rougeoyant de Jean-Baptiste dit sa décapitation ; et deux larges bandes brunes latérales suggèrent les ténèbres. Seuls le bras et la main de Jean-Baptiste désignant le Christ sont réalistes. A côté, Titus-Carmel a peint l'inscription en latin : « Illum opportet crescere, me autem minui. » - Il faut que Lui grandisse et que moi je décroisse. Chez Grünewald, la phrase, reprise de l'Evangile de Jean, s'adresse au Christ, bien sûr, mais chez Titus-Carmel, cinq siècles plus tard, qui concerne-t-elle sinon le tableau lui-même ?

Olivier Cena

Telerama n° 3090 - 04 avril 2009

« Suite Grünewald », de Gérard Titus-Carmel, jusqu'au 7 juin, Collège des Bernardins, 20, rue de Poissy, Paris 5e. Tél. : 01-53-10-74-44.

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