Un lyrisme abstrait : les ANTONINS ANTONITER

Publié le par Antonins

Direction musicale de Christoph Eschenbach. Mise en scène d'Olivier Py. Avec Matthias Goerne. A l'Opéra Bastille (www.operadeparis.fr, tél : 08 92 89 90 90) jusqu'au 6 décembre. 4 h 15 entractes compris

 

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Mathis est l'artiste Gotthardt Nithart, plus connu sous le nom de Matthias Grünewald (1475-1528). Sa peinture la plus célèbre reste le vertigineux retable exposé à Colmar, destiné à la proche église d'Issenheim. Ce polyptyque mêle des épisodes significatifs de la vie de saint Antoine, dont une terrible tentation, et de celle du Christ. Actif à une période de grands troubles sociaux et religieux consécutifs à la Réforme, Mathis devint l'objet d'un opéra qui ne saurait « prétendre retracer avec exactitude le déroulement […] de sa vie », prévient le compositeur Paul Hindemith au moment de la création, en 1938. Il convoque néanmoins des personnages réels comme le cardinal Albrecht von Brandebourg, au service duquel travaille le peintre, et les meneurs de la révolte paysanne pour lesquels l'artiste va prendre parti. Il soutient leur lutte contre la misère mais abandonne vite le combat, effrayé par sa brutalité. Il se retire du monde et termine son existence dans la contemplation.

Malgré son ancrage historique, cet opéra dérive sereinement vers l'abstraction. Si le questionnement sur le destin et l'utilité de l'art peuvent trouver leurs réponses dans des textes, elles restent en suspens sur une scène d'opéra. D'autant que la musique, très soucieuse de la compréhension des mots, se déploie sur des lignes infinies privées de séduction mélodique. Il ne faut donc pas aller écouter « Mathis le peintre » en espérant de beaux airs et un récit passionné ponctué de rebondissements.

Défi de mise en scène

Mieux vaut en outre préparer sa soirée. On lira avec profit l'« Avant-Scène Opéra » et on écoutera le disque de Kubelik opportunément réédité (*). Il faut cependant se réjouir que l'Opéra de Paris ait eu le courage d'ajouter cet ouvrage aux beautés secrètes à son répertoire, après le superbe « Cardillac », du même Hindemith, en 2005. On pouvait cependant espérer d'Olivier Py un peu plus d'originalité. Inviter les nazis se justifie autant par la date de création que par quelques moments du livret (un autodafé d'écrits protestants), mais relève désormais de la facilité. Cela dit, il faut reconnaître que présenter un opéra si peu visuel, tellement concentré sur un discours, constitue un redoutable défi. Olivier Py réussit à occuper l'immense scène avec un gigantesque décor doré aux lignes gothiques, offre quelques belles évocations du « Retable d'Issenheim », mais peine à trouver un souffle continu. Pour sa première descente dans la fosse de la Bastille, Christoph Eschenbach a su guider avec assurance un orchestre qui découvrait la partition et en valoriser les subtilités. Au sein d'une distribution très équilibrée, on retiendra Matthias Goerne, impressionnant de présence et d'intensité, dans le rôle-titre avec lequel il semble partager bien plus qu'un simple prénom.

PHILIPPE VENTURINI, Les Echos

 

 

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